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Le Tarot : pour quoi faire ?

proposé par Laurent EDOUARDpapesse

Vous trouverez ci-dessous une réflexion de haut niveau de Jean-Michel Mathonière. Ceux d’entre vous qui ne le connaissent pas pourront le découvrir en cliquant sur son nom ! Le texte ci-dessous est un extrait, vous pourrez lire la version complète ici !

Bonne lecture…

Si l’origine exacte du tarot nous reste incertaine, il n’en va pas tout à fait de même quant à son usage originel. Ce n’est que tardivement, au cours du XVIIe siècle, qu’il deviendra un instrument divinatoire. Auparavant – et jusqu’aujourd’hui d’ailleurs – c’est clairement un jeu. Mais que doit-on entendre exactement par ce terme ? S’agit-il simplement d’un passe-temps ou, en des cas extrêmes, d’un vice ? Ou bien, puisque tels apparaissent être de nombreux jeux avant de devenir simples loisirs, s’agit-il de quelque chose de plus « initiatique » ? Les sources documentaires ne nous renseignent guère à cet égard. Tout au plus permettent-elles de constater que le vice du jeu ne date pas d’hier, puisqu’il s’agit souvent d’interdictions ecclésiastiques.

Cependant, il n’est que de regarder l’iconographie d’un quelconque jeu de tarot ancien pour se convaincre qu’il ne peut s’agir d’une illustration insignifiante, purement « décorative » ou « plaisante », comme on pourrait l’attendre d’un jeu sans conséquence, même d’origine aristocratique. Ses thèmes sont moins étranges qu’il y paraît et empruntent surtout à l’iconographie chrétienne : le Pape, la Justice, la Roue de Fortune, la Force, etc. Ils empruntent également à l’iconographie de la société médiévale : le Bateleur, l’Impératrice, l’Empereur, etc. Aux légendes aussi : la Papesse n’est autre que la fameuse papesse Jeanne, une femme qui aurait été élue pape au Moyen-âge sous un déguisement d’homme. D’autres arcanes, L’Etoile (rendue célèbre par André Breton, Arcane 17), la Lune, le Soleil renvoient à l’astronomie/astrologie, tout en laissant quelquefois entrevoir de possibles références à l‘alchimie (mais, comme celle-ci emprunte beaucoup à l’astrologie, ce n’est pas très significatif).

Symbolique… Vous avez dit « symbolique » ?

L’on ne peut donc pas dire que les tarots renvoient explicitement, et encore moins méthodiquement, aux diverses sciences occultes dont, pourtant, le Moyen Age et la Renaissance étaient particulièrement friands. Profitons de la remarque pour détruire une autre idée reçue dont les occultistes du XIXe siècle sont les ardents propagateurs : les vingt-deux arcanes majeurs du tarot ne coïncident pas avec les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque, sur lesquelles se fonde une grande partie des doctrines kabbalistiques. Si l’on s’en tient aux jeux gravés avant cet engouement pour l’occultisme, aucun détail des dessins n’évoque nettement ni même discrètement la forme de telle ou telle lettre hébraïque.

En fait, et c’est là une remarque particulièrement importante (et pas seulement pour le tarot), ce sont les auteurs occultistes qui ont peu à peu manipulé l’iconographie et le « symbolisme » pour rendre les arcanes du tarot conformes à leur discours ! Ce phénomène, éminemment critiquable dès lors qu’il s’agit de soi-disant déchiffrer ceux-ci, se retrouve jusque dans l’un des ouvrages considérés comme étant les plus sérieux, se présentant en quelque sorte comme un retour à la « tradition », celui de Paul Marteau sur Le Tarot de Marseille (1949) : la lecture symbolique que fait l’auteur se fonde surtout sur les couleurs… or celles-ci ne sont pas celles de l’édition « étalon » de 1760, mais celles de l’édition de 1930 réalisée sous sa propre direction ! Suivi en cela par Alexandro Jodorowsky dans les années quatre-vingt, l’auteur prête également une attention soutenue à certains détails totalement secondaires des gravures et, au demeurant, extrêmement variables d’un tarot à un autre : il en vient, par exemple, à compter le nombre de points-hachures sur le col de tel ou tel personnage pour en déduire, numérologie aidant, des significations « lumineuses ».

En fait, à y regarder de plus près, il apparaît que, comme les couleurs, la plupart de ces détails « significatifs » ne figurent pas dans les éditions anciennes ou bien résultent d’un amalgame de plusieurs d’entre elles – ainsi des deux dés présents sur la table du Bateleur, sur lesquels l’on a par la suite beaucoup glosé car le nombre de combinaisons de deux dés est 21, c’est-à-dire le même que celui des arcanes majeurs numérotés ! Mais, dans le genre, la palme revient bien sûr aux occultistes, notamment à Oswald Wirth, dont les dessins introduisent à tout moment des symboles alchimiques, kabbalistiques, égyptiens et même taoïstes…

Rabelais, dont on sait pourtant tout l’intérêt qu’il portait à l’hermétisme, se moquait déjà en son temps d’un auteur qui prétendait intégralement expliquer la symbolique des couleurs dans l’héraldique. Qu’aurait-il dit en voyant le tarot devenir un terrain vague où viennent s’amonceler pêle-mêle les pâles vestiges des traditions initiatiques et des religions exotique.

L’ART DE MÉMOIRE

Récapitulons. Le tarot naît, on ne sait trop par quel subtil processus, d’un échange entre l’Islam et l’Occident, au crépuscule du Moyen Age et à l’aube de la Renaissance. Or, c’est une époque friande d’hermétisme et il n’y aurait effectivement rien d’étonnant à ce que l’iconographie des tarots y fasse référence. C’est même le contraire qui serait presque anormal. Cependant, si l’on compare ceux-ci avec l’iconographie alchimique, très caractéristique, il est bien évident que ces références sont presque insignifiantes. De même vis-à-vis de l’astrologie : l’Étoile, la Lune et le Soleil, c’est bien peu, bien que quelques détails attestent nettement d’une intention échappant à la banalité ou à la simple récapitulation de corps célestes que chacun connaît. En fait, à bien y regarder, les tarots renvoient plus ou moins à toutes les iconographies classiques de cette époque, mais ne se substituent à aucune en tant que série homogène ou « imago mundi ». Et si c’était précisément cela la clef du « mystère » des arcanes ?

Il est en effet une sorte de « huitième » Art libéral très prisé alors, l’Art de mémoire. Pratiqué et honoré depuis l’Antiquité gréco-romaine, l’Art de mémoire repose sur le principe de la disposition d’images « agentes » dans des « lieux » fortement structurés, aisés à mémoriser parce qu’« orientés ». Ce sont d’ailleurs généralement des architectures : la porte d’entrée d’un palais, son vestibule, ses escaliers, ses pièces, ses fenêtres, etc. sont autant de lieux où l’on peut disposer, telles des statues dans leurs niches, des images agentes.

Que sont ces dernières ? Ce sont des images capables de frapper fortement l’imagination, des images inhabituelles ou présentant des détails qui le sont. Bref, des images symboliques. De nombreux traités conseillent ainsi d’employer des images sanglantes, des images de meurtres, car elles se mémorisent plus facilement et qu’il est plus facile d’y attacher un grand nombre de détails (l’arme du crime, l’emplacement de la blessure, la couleur du sang, etc.), supports à autant de données que nécessaire. Ces images sont ensuite rangées dans les lieux, selon un ordre bien précis, de sorte que lorsque l’on souhaite les rappeler, il n’est que de pénétrer dans l’« édifice de la mémoire » et d’aller dans telle ou telle de ses parties pour les retrouver aussitôt.

De fait, cette organisation de la mémoire ne nécessite pas de mémoriser d’un bloc tous les détails nécessaires. C’est une mémoire qui se construit rationnellement dans la durée. Par exemple, le stockage de données relatives à l’astronomie/astrologie peut commencer par la création d’une image agente générale, à la manière d’une porte ouvrant sur une pièce où seront rangées, au fur et à mesure de l’acquisition des connaissances, autant d’images que nécessaire.

L’on comprend sans peine que le tarot est un remarquable « palais de mémoire » puisqu’il incorpore dans un même ensemble spatio-temporel une suite cohérente de lieux (quatre séries « mineures » de dix cartes hiérarchisées + vingt-deux cartes « majeures », elles-mêmes ordonnées par une numérotation) et des images qui, tout en étant déjà plus ou moins connues des utilisateurs (donc plus faciles à mémoriser et renvoyant déjà à diverses informations), possèdent des détails frappants. L’on notera aussi que l’usage ludique du tarot n’est finalement rien d’autre que la mise en pratique de la règle principale de l’Art de mémoire, à savoir parcourir fréquemment et avec attachement les édifices de mémoire afin d’en revivifier les images ; davantage encore que d’autres jeux de cartes, l’usage ludique du tarot fait en effet fortement appel à la mémoire.

Cette hypothèse trouve un début de preuve dans le fait que, précisément, il existe des jeux de cartes qui sont explicitement des jeux d’Art de mémoire et dont certains détails iconographiques évoquent nettement l’esprit des arcanes majeurs du tarot. Ainsi, en 1509, Thomas Murner publie-t-il à Strasbourg un traité intitulé Logica memorativa, qui se fonde entièrement sur un jeu de cartes. Déjà, vers 1465, le jeu italien faussement attribué à « Mantegna », constitué de 50 cartes exclusivement « majeures », dont une grande partie est parfaitement analogue aux arcanes du tarot, peut sans doute être rangé dans la catégorie des jeux éducatifs fondés sur la tradition classique et érudite de l’Art de mémoire.

Et la divination dans tout cela ? Si l’on admet que le tarot est à l’origine un système d’Art de mémoire, cette « dérive » peut assez aisément s’expliquer. En effet, l’Art de mémoire est bien davantage qu’une simple mnémotechnique « passive ». Le dynamisme du système induit en effet le raisonnement analogique, notamment par le biais des nombres – comment ne pas mettre en relation, par exemple, les sept planètes de l’astrologie/astronomie traditionnelle avec tout ce qui peut se combiner par série de sept ? Non seulement le système favorise ainsi l’acquisition des connaissances, mais également le développement de l’imagination et de la capacité inventive. Par démarche volontaire ou non, la confrontation avec des images issues de l’Art de mémoire sollicite puissamment réminiscences et analogies. Le pas qui sépare le système de la divination est alors très vite franchi, surtout si l’on ignore de quoi il retourne exactement.

En guise de conclusion :
LE TAROT EST-IL PORTEUR D’UN MESSAGE ÉSOTÉRIQUE ?

Reste à savoir si l’Art de mémoire mis en œuvre dans les tarots anciens possède ou non une réelle dimension hermétique. Notons au passage qu’une telle dimension, d’ailleurs plus ou moins inhérente à tout mode de pensée analogique, fera l’objet, au XVIe siècle, des spéculations d’un Giordano Bruno et viendra, au travers la publication de ses œuvres et son séjour en Grande-Bretagne, alimenter les milieux dont la franc-maçonnerie spéculative tire une partie essentielle de ses racines. La réponse n’est pas aisée, d’autant que les recherches iconologiques sur le tarot en sont encore à leurs balbutiements. De même d’ailleurs pour ce qui est de l’Art de mémoire, dont l’importance dans la pensée de la Renaissance n’a été mise en évidence qu’assez récemment. D’ailleurs, faudrait-il encore bien définir au préalable ce en quoi consiste l’hermétisme – terme en l’occurrence plus exact et précis que « ésotérisme ». Il n’en demeure pas moins qu’une étude rigoureuse des arcanes du tarot, sans exclusive pour tel ou tel jeu qui serait plus « authentique » que les autres, reste un moyen particulièrement efficace et vivant d’explorer le symbolisme. De ce point de vue, l’hermétisme du tarot serait tout autant, sinon plus, à l’extérieur de lui, c’est-à-dire dans les projections et réminiscences qu’il sollicite, qu’à l’intérieur. C’est probablement ce qu’avait à l’esprit Italo Calvino en écrivant son talentueux roman sur les tarots, Le château des destins croisés.

Quant à déduire du caractère symbolique du tarot, quelles qu’en soient les raisons exactes, le fait qu’il serait porteur d’un message ésotérique, d’une doctrine cachée cohérente (nonobstant les pertes accumulées au cours de plusieurs siècles de copies populaires), c’est là, comme j’espère l’avoir fait entrevoir, une hypothèse bien mal fondée.

Jean-Michel Mathonière

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